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Gaëtane Verbruggen : le secret des images


Comment pourrait-on définir une image qui se grave dans notre esprit, comment expliquer sa prégnance alors que cette image renvoie à une chose absente, au moment où une partie de nous-même la convoque ? Chose absente, mais non pas perdue, disparue dans le néant, au contraire : chose absente tellement absente que par le biais d’une image, elle nous rappelle son existence, sa présence, à jamais.

Gaëtane Verbruggen, née en 1994, a terminé un master en peinture à l’ESAVL – Académie des Beaux-Arts de Liège. Son travail s’inscrit pleinement dans cette quête des choses absentes qui, par l’image, retrouvent une présence : « extérioriser, dit-elle, des souvenirs intraduisibles et fragiles, un peu flous. » Cela peut être des moments du passé, des attitudes, des situations d’autrefois, des lieux simplement entrevus ou au contraire durablement fréquentés, des espaces aujourd’hui à l’abandon ou désaffectés, qui tous s’inscrivent dans une sorte de continuum mental : car ce qui intéresse Gaëtane Verbruggen, ce sont également des choses absentes plus indéfinissables, des sensations et des émotions personnelles, ou encore certaines atmosphères liées à des couleurs, des odeurs, dont seule une image pourra rendre la présence, et lui donner un ou plusieurs sens.

Rien de figé ou de rangé, pas de sens unique en effet, dans cette démarche. Il ne s’agit pas de reconstruire toute une histoire, de rendre une solidité d’airain à tout un passé. Cette jeune artiste sait déjà que le flou et le fragile ne se traduisent que difficilement, et qu’une image n’est que discontinuité, la captation d’un moment éphémère, donc volatile, fugitif, toujours en situation d’évoluer : chez elle, mais également chez le spectateur qui sera amené à regarder ces images et à se les approprier. « Nous avons les moyens d’imaginer un passé, un historique fictif en quelques secondes », explique Gaëtane Verbruggen. « Des récits différents pour chaque lieu, des émotions différentes à chaque instant. Nous avançons ainsi dans la fiction que l’on se crée. C’est une manière d’observer de nouvelles perspectives sur le monde qui nous environne. »

On ne s’étonnera pas, alors, qu’il y ait dans ce travail, au fusain ou au pinceau, tant de fenêtres bien cadrées dans leur châssis donnant sur des paysages : ces paysages sont-ils clos, ou sont-ils ouverts ? Ils suscitent en tout cas une impression d’étrangeté, d’un hors-du-temps, d’une suspension. Les détails presque insignifiants passés au tamis de la mémoire, voici qu’émergent dans un apparent désordre un gros plan sur les boutons d’une chemise, un robinet d’évier, un fauteuil dans son intérieur, une planche de balançoire isolée, ou une armature de toboggan. A chacun de créer les liens que l’accrochage permet, dans une liberté discontinue, où ce qui a suscité l’image peinte par l’artiste devient pour le spectateur une chose sans origine précise, une sorte de capture d’écran dont nous ne connaîtrons jamais le hors-champ : à nous de l’imaginer.

La mémoire, qui construit et déconstruit notre identité personnelle, au gré de son bon vouloir, est aussi celle des supports. En travaillant à partir de morceaux de bois récupérés, ayant connu une vie antérieure, et qu’elle rajeunit par un minutieux travail de découpe et de polissage, avant de les préparer pour l’application de l’huile, l’artiste change leurs destinées. Ces pièces de bois sont à leur tour entrées dans le registre des souvenirs, celui de l’usage ancien et celui d’un regard nouveau. Une distorsion en quelque sorte, la création d’un « faux-souvenir », qui souligne encore que, quelles que soient la précision du langage plastique et la capacité technique de description de l’artiste, l’aspect final de cette chose absente revenue à la lumière constitue bien un irritant mystère : à chacun d’explorer soi-même ce que nous en percevons. Ce qui, d’une certaine manière, reste l’une des qualités premières de nos interrogations sur l’art : une énigme, jamais résolue.



Alain Delaunois, Journaliste et critique d'art A.I.C.A.